L'OUVERTURE de la deuxième université suédoise (la première, Uppsala, date de 1477) est due à Johann Skytte. Fils d'un marchand de Nyköping, il fréquenta les universités européennes et devint le précepteur de Gustave II Adolphe, le futur roi de Suède. Celui-ci le nomma gouverneur général de la Livonie, de l'Ingrie et de la Carélie, ses récentes conquêtes. Lorsque Skytte s'établit à Tartu, il ouvrit une école secondaire en 1630 et voulut ensuite la transformer en université.
Le roi Gustave II Adolphe, faisant le siège de Nuremberg, signa sous la tente, le 30 juin 1632, l'acte de fondation de l'université, qui fut inaugurée le 15 octobre sous le nom d'Academia Gustaviana.
Hormis l'intérêt de Gustave II Adolphe pour ses nouveaux sujets estoniens, il s'agissait surtout de créer des liens étroits entre la Suède et ses nouvelles possessions, de faciliter le gouvernement de ces pays, d'implanter et de consolider le luthéranisme.
L'université fut dotée de quatre facultés : théologie, droit, médecine et philosophie. En 1656, avec l'occupation russe, elle s'installa dans le gymnase de Tallinn jusqu'en 1665. Elle fut réouverte par le roi Charles XI le 22 août 1690 sous l'appellation d'Academia Gustavo-Carolina, mais pour quelques années seulement, car le 28 août 1699, pour échapper au danger de la guerre du Nord, elle fut de nouveau transférée, cette fois à Pärnu. Cela marqua la fin de l'université suédoise. Un total de 1 638 étudiants s'étaient succédés jusqu'alors : des Suédois, des Finlandais et des Allemands.
Après un sommeil de près d'un siècle, l'université fut fermée dans la première période du régime russe ; en 1798, le tsar Paul Ier décida de créer une nouvelle université à Tartu. Sous Alexandre Ier, le professeur Johann Wilhelm Krause (1757 ?1828), architecte de Silésie, en établit les plans.
Les bâtiments
L'endroit choisi se situait au pied de la colline de Toomemägi et empiétait sur les ruines de l'église Sainte-Marie, du XIVe siècle.
Le chantier commença en 1803. La construction fut bloquée par le transfert des tombes qui se trouvaient dans les vestiges de l'église et par le sol du lit de la rivière qui nécessita des fondations spéciales de cinq mille troncs d'arbres. Enfin, la première pierre fut posée le 15 septembre 1805. En 1809, le bâtiment principal était achevé.
De style néo-classique, sa façade bien proportionnée reprend les caractéristiques du style palladien. Elle est composée d'un portique de six colonnes toscanes, qui repose sur un très haut soubassement et supporte un fronton triangulaire. Elle est décorée de bas-reliefs en stuc, où deux compositions alternent autour de feuilles d'acanthe.
De chaque côté de l'entrée soutenue par des arcades part un couloir. Un entresol sépare en deux ailes l'accès aux premier et deuxième étages, le centre du bâtiment étant occupé sur les deux étages par la grande salle des réceptions solennelles, l'aula. Dans celle-ci, des pilastres aux chapiteaux ioniques supportent la corniche du plafond. Une galerie court autour de la pièce, supportée par vingt-huit fines colonnes de bois, aux chapiteaux ornés, comme la chaire et la balustrade, de couronnes de lauriers et de festons de fruits.
Krause est également l'auteur, en 1803, d'un temple rond surmonté d'une coupole (la première salle d'anatomie), de l'observatoire réalisé en 1807 sur l'emplacement des anciennes fortifications de la ville, ainsi que de divers petits bâtiments.
L'ensemble s'organise sur trente hectares au centre de la ville, transformés en parc attribué en usufruit perpétuel à l'université. Son harmonie lui a valu le nom poétique d'Athènes de l'Emajõgi (Emajõe Ateena).
Krause effectua aussi la reconversion des ruines en briques rouges du ch ?ur de l'ancienne cathédrale Saint-Pierre-Saint-Paul en bibliothèque universitaire. Le pont de l'Ange, qui ouvre la montée de la colline, fut construit en 1836, toujours dans le style néo-classique, orné de l'inscription latine Otium reficit vires. Sur l'autre face, on trouve un bas-relief représentant le recteur Georges Frédéric Parrot, né en 1767 à Montbéliard, surmonté des mots : Primo Rectori Universitatis Dorpatensis. La réouverture dut beaucoup aux efforts de Parrot qui, grâce à ses relations avec le tsar Alexandre Ier, aida l'université à obtenir une autonomie libérale.
En 1856, une église dessinée par Krause et par l'architecte K. Rathaus fut construite, et deux ailes adjointes au bâtiment principal. L'une abrita une extension des laboratoires, l'autre le musée d'archéologie classique.
L'université allemande : Dorpat
L'université de Dorpat (nom allemand de Tartu) brilla au XIXe siècle dans la région baltique. Ses professeurs acquirent une grande renommée, d'autres, réputés, s'y installèrent, tous contribuant à lui donner un très haut niveau académique. La langue d'enseignement était l'allemand ; les professeurs étaient presque tous des Allemands, d'origine baltique ou appelés d'Allemagne. Il y avait toujours quatre facultés, mais celle de philosophie avait été dédoublée en 1850 en faculté d'histoire et de philologie d'une part, faculté de physique et mathématiques d'autre part. Le nombre de chaires s'accrut d'une chaire de dessin et d'une d'architecture. En 1890, il y avait quarante-sept postes de professeur et cinq de maître de conférences.
En 1863, l'université de Dorpat préféra garder le statut particulier lui permettant de maintenir son caractère germanique, alors que son budget annuel et le nombre de ses chaires la laissaient loin derrière les universités russes. Ces difficultés matérielles n'empêchèrent pas la création de cliniques et d'instituts : en 1840 fut fondée la faculté de gynécologie, en 1867 celle d'ophtalmologie, en 1874 celle de chirurgie, en 1880 celle des maladie mentales et en 1887 l'institut de physiologie et de pathologie ainsi qu'un nouveau théâtre d'anatomie, plus grand que le précédent. Au début du XIXe siècle, on comptait quarante-six étudiants, 309 en 1821, 573 en 1840, dont 128 Russes, les autres venant des provinces baltiques. En 1865, il y avait 594 étudiants et 1 812 en 1890, mais peu d'Estoniens.
Cependant, dans l'atmosphère du Réveil national, fut fondée en 1870 l'Union des étudiants estoniens (Eesti Üliõpilaste Selts), rempart contre la germanisation : se cultiver devint une forme de patriotisme.
L'université russe : Iourief
Alexandre III réussit à faire adopter la réforme de l'université, et le 20 novembre 1889 parut un ordre impérial prescrivant l'adoption du russe comme langue d'enseignement. Seule la faculté de théologie conserva l'allemand, et l'université perdit aussi le droit d'élire ses professeurs et son recteur. En 1893, la ville de Tartu dut prendre le nom de Iourief, et l'université fut rebaptisée université de Iourief. L'attribution des chaires à de jeunes professeurs peu connus provoqua un déclin. En 1896, le nombre des étudiants tomba à 1 225. L'université s'ouvrit alors aux séminaires religieux russes, et en 1902, 1 360 étudiants, sur un total de 1 827, étaient russes. De 1911 à 1914 on agrandit la clinique de gynécologie, on bâtit un institut de zoologie, un de géologie et un de minéralogie. En 1914, les étudiants estoniens fondèrent l'Assemblée des représentants des organisations académiques et créèrent leur journal (Üliõpilaste leht).
Quand, en 1915, les Allemands percèrent le front de Riga, malgré les démarches des étudiants, l'université procéda à l'évacuation de ses biens, parmi lesquels plus de 420 000 volumes. Le 22 septembre, treize wagons furent expédiés à Novgorod. En février 1916, vingt-deux wagons sur la ville de Perm, suivis de dix-huit autres.
L'université poursuivit ses travaux avec des moyens restreints : seuls 7 000 volumes restaient. En 1917 eut lieu le premier congrès des étudiants estoniens de toute la Russie, où, à côté des questions académiques, furent traités les problèmes politiques touchant l'avenir de la patrie.
En février 1918, les couleurs de l'Union des étudiants estoniens furent hissées comme drapeau national, mais les Allemands occupèrent Tartu.
La société germano-balte, qui avait su garder quelques chaires à l'université de Iourief, espérait retrouver Dorpat et son ancienne splendeur. Elle entreprit de reconstituer l'université nouvelle avec le concours de l'autorité d'occupation, et le 25 septembre 1918 eut lieu la réouverture, sous l'égide de l'empereur Guillaume II. De nouvelles installations furent commandées pour remplacer celles que l'on avait évacuées en Russie, ainsi que 20 000 ouvrages. Mais, sur 1 006 étudiants, seulement 165 (16,4 %) étaient estoniens, car le 3 octobre 1918 l'Union des étudiants estoniens avait décidé de s'abstenir de paraître à l'université, ceux qui passaient outre se trouvant en quarantaine. L'université allemande rénovée dura trois mois. Fin novembre, les forces d'occupation durent en remettre l'administration au gouvernement provisoire d'Estonie. Ses représentants en prirent officiellement possession le 1er décembre 1918.
Le 26 novembre, l'Union des étudiants avait décidé l'engagement de ses membres comme volontaires dans la défense nationale. Le 19 janvier, avec l'aide des Finlandais, Tartu était libérée, et le recteur était de retour fin janvier. En mars, la réouverture était encore prématurée : les combats se déroulaient en dehors du territoire estonien, mais la guerre continuait et la majorité des étudiants se trouvaient encore au front. Certains établissements étaient utilisés à des fins militaires, et des professeurs estoniens bloqués en Russie.
L'université estonienne : Tartu
Peeter Põld, recteur du 28 janvier 1919 au 1er décembre 1925, entreprit de regrouper à l'université toutes les forces estoniennes, même dépourvues de hauts grades universitaires, mais justifiant d'une vocation et d'une compétence scientifique sérieuses, pour créer une université estonienne et se débarrasser d'influences séculaires. Seules les chaires qui ne pouvaient, faute de candidats, être attribuées à des Estoniens furent confiées à des titulaires étrangers, d'abord finlandais (plus aptes à assimiler la langue), puis scandinaves. On décida de conserver les anciennes facultés en changeant l'appellation de celle d'histoire et de philologie et d'en ajouter deux nouvelles, d'agronomie et de médecine vétérinaire. On créa des chaires d'archéologie estonienne, de folklore, d'ethnographie et d'histoire de l'art. Il y eut 911 demandes pour entrer à l'université, mais 470 provenaient de combattants encore au front.
La première nomination de vingt-deux professeurs eut lieu le 26 août 1919, puis, en septembre, vingt-quatre postes de professeur ou maître de conférences et trois de lecteur furent attribués ; dès le premier semestre, on procéda à la nomination de trois professeurs titulaires. Sur l'ensemble du corps enseignant, on comptait vingt-six Estoniens, dont vingt professeurs suppléants ou maîtres de conférences. Les facultés de médecine vétérinaire, de philosophie, de sciences naturelles et de mathématiques étaient au complet, la faculté de médecine n'avait que cinq membres et celle d'agriculture trois. Pour la faculté de droit, on rencontra de grosses difficultés.
Enfin, le 6 octobre 1919, les cours commencèrent, et l'événement fut solennisé le 1er décembre, jour anniversaire de la transmission de l'université au gouvernement estonien. Une cérémonie eut lieu dans l'aula en présence de 1 500 personnes, avec une forte représentation étrangère. Puis, le 2 février, le traité de Tartu confirma l'indépendance de la république d'Estonie et permit le retour des étudiants, le rapatriement des savants estoniens et des biens évacués. Au 1er décembre 1920, il y avait 1 606 étudiants, quatre-vingt-treize chaires, trente-trois postes de maître de conférences. La loi du 21 juillet 1925 dota l'université d'une large autonomie. Elle était dirigée par un conseil de trente-quatre membres et une administration de onze personnes, et avait à sa tête un recteur et deux prorecteurs élus par l'assemblée générale des professeurs, ces derniers nommés par cooptation ou élection. Sur quarante professeurs, douze, soit 30 %, étaient estoniens et treize sur les seize professeurs suppléants en 1920, soit 81,2 %. L'estonien était déclaré langue d'enseignement, mais ne représentait que 49,8 % des cours, 22,9 % étant encore dispensés en allemand et 26,4 % en russe. Mais dès 1925, les dix-sept professeurs extraordinaires étaient tous de nationalité estonienne et, sur quarante-neuf professeurs ordinaires, dix-sept étaient estoniens ; l'enseignement était dispensé à 61,5 % en estonien, à 24,8 % en allemand et à 8,2 % en russe. On comptait 4 617 étudiants, dont 81,6 % d'Estoniens et 30 % d'étudiantes.
Le 30 juin 1932, l'université de Tartu célébra le 300e anniversaire de sa fondation avec des délégations internationales : le comte Bégouen, membre de la délégation française, en a publié un compte-rendu. L'université comptait sept facultés. Les étudiants en droit représentaient 39,5 % du total des étudiants, 46,1 % des hommes et 25,6 % des femmes ; en médecine, 16 % de l'ensemble, soit 12,3 % des hommes et 24,5 % des femmes ; en philosophie, 16 % du total, dont 6,4 % des hommes et 36,9 % des femmes ; en agronomie, 12 % du total, 15,9 % des hommes et 3,7 % des femmes. Les langues d'enseignement étaient l'estonien à 84,5 %, le russe à 3 % et l'allemand à 12,5 %. Sur les quatre-vingt-quinze professeurs, les trente et un maîtres de conférences et les vingt chargés de cours, 80 % étaient estoniens. Le corps des étudiants entra aussi dans une période d'organisation : avec l'indépendance, son existence et son activité devinrent du jour au lendemain légales et d'intérêt public. Ses principaux organes étaient l'assemblée générale des étudiants et la représentation du corps des étudiants, composée de trente membres élus, d'un comité de direction de sept membres et de diverses commissions. En 1924, le corps devint membre de la Confédération internationale des étudiants. Il possédait un foyer, un restaurant, une salle de lecture et une bibliothèque. Outre cette union formelle, les étudiants pouvaient constituer des associations et des corporations aux buts très divers, à l'exemple de la corporation féminine Filiae Patriae, fondée en 1919.