Les études de langues et de civilisations étrangères, tenues sous le boisseau pendant la période soviétique, étaient limitées en outre par l'absence de relations directes avec l'étranger. Avec l'indépendance, la société estonienne a connu l'ouverture qu'elle recherchait et une situation nouvelle s'est créée. L'établissement de relations diplomatiques avec de nombreux pays a provoqué un changement quantitatif et qualitatif. Les voyages individuels se sont multipliés et le développement des relations économiques et commerciales a révélé l'importance des langues étrangères. Le processus d'intégration dans l'Union européenne, en particulier, fait ressortir la nécessité de former des cadres maîtrisant le français.
La période de transition
Le premier objectif fixé par les autorités universitaires pour les départements de langues et civilisations étrangères a été de rompre avec le modèle « école de langue » et de mettre en place des cursus plus proprement universitaires, activité rendue particulièrement difficile par l'absence de cadres spécifiquement formés au travail universitaire et notamment à la recherche. Le département de français a donc dû poser comme priorité la formation d'une nouvelle génération d'enseignants. L'État français a très vite investi en personnel : je suis arrivée moi-même à l'automne 1991 sur un contrat local, transformé dès le mois de janvier en contrat du ministère des Affaires étrangères, sur un poste de lectrice (jusqu'à l'automne 1998) ; à l'automne 1992, l'équipe a été renforcée pour une année par une une agrégée de lettres, Marie-José Malis. D'autre part, l'ambassade de France a attribué à Tiiu Grünthal, qui avait étudié le français à l'université d'Helsinki, une bourse de doctorat.
Ces premières années dans un contexte différent ont été à bien des égards compliquées : nécessité pour les enseignantes françaises de découvrir le terrain et d'élaborer les modes d'intervention les plus utiles, choc de deux traditions d'enseignement fort différentes, difficultés pour les enseignants en poste à trouver leur place dans une situation en évolution constante.
L'ancien système prévoyait que les étudiants suivent un programme fixe et non modulable. L'année 1993 a vu la généralisation à l'ensemble des enseignements de lettres d'une organisation inspirée du « modèle finlandais », qui avait été testée dès 1991 dans la section de philologie estonienne. L'étudiant est tenu d'obtenir au cours de sa scolarité un certain nombre de points (cent soixante), correspondant aux enseignements prévus dans le curriculum, à raison d'une moyenne de vingt par semestre. Il organise lui-même son emploi du temps. Mais il doit choisir une matière mineure (quarante points). C'est un système qui responsabilise l'étudiant et l'oblige à sortir du cocon du groupe et du département.
Ce changement n'a pas été sans douleur, notamment pour les étudiants avancés, qui se sont retrouvés pris en tenaille entre les deux systèmes. Mais le bilan de ces transformations est très satisfaisant : elles ont stimulé les étudiants, les ont fait sortir de la passivité soviétique, ont élargi leurs horizons en leur permettant de rencontrer des personnes, des méthodes et des problématiques différentes.
Les enseignements aujourd'hui
À partir de 1993, il a donc fallu revoir les cursus et introduire de nouveaux enseignements. Les cursus actuels ont été le fruit d'un compromis entre les besoins et les possibilités concrètes d'y répondre. Deux lacunes fondamentales demeurent : d'une part, au niveau de l'université, l'absence quasi totale d'enseignements de linguistique générale et, d'autre part, en ce qui concerne les études de français, l'extrême faiblesse de la littérature.
Une grande attention est portée à la pratique du français écrit : les étudiants sont tenus d'écrire de manière régulière pendant toute la durée de leurs études. Chaque texte leur est rendu accompagné d'un commentaire détaillé des fautes. Cette activité, que j'ai assurée jusqu'à l'automne 1996, a été partiellement reprise par les jeunes enseignants estoniens.
Des activités de traduction ont été introduites sur une large échelle : thème, version et interprétation.
Une attention plus grande a été portée à l'histoire de France. Faute d'enseignant en mesure de faire un cours de niveau universitaire, la solution adoptée, de 1994 à 1996, a été de mettre à contribution les étudiants, chacun prenant la responsabilité d'un cours, pour lequel une bibliographie et une aide méthodologique étaient fournies. Ce travail a été dirigé par Marek Tamm, un étudiant en histoire dont la compétence ne faisait de doute pour personne. Aujourd'hui, il assure lui-même la première série de cours (de la préhistoire à la Renaissance) et Asko Varik prendra le relais à partir de l'automne 1997 pour la période suivante. Les XIXe et XXe siècles ont été présentés soit par moi-même soit par des intervenants extérieurs.
À partir de 1995, une attention croissante a été portée aux penseurs français en sciences humaines du XXe siècle : un séminaire de version à partir de textes de réflexion (Aron, Barthes, Lévi-Strauss, Foucault) fonctionne depuis l'automne 1994 ; en 1996, un séminaire a été consacré à la découverte de ces grands noms (chacun d'eux étant présenté en une heure et demie par un étudiant, lequel avait disposé de presque un an pour s'y préparer) et en 1997, Marek Tamm a présenté un cours sur les intellectuels français et organisé un séminaire d'analyse textuelle.
Une remarque mérite d'être ajoutée : depuis 1993, tous les groupes recrutés comprennent au moins une étudiante russophone. Ces étudiantes doivent s'adapter aux études dans un groupe estonien. Elles apprennent en général assez rapidement à s'exprimer en estonien. Dans les activités de traduction, nous essayons de créér les conditions pour qu'elles puissent travailler aussi avec leur langue maternelle. On peut dire que nous avons là d'excellents exemples d'intégration.
Les activités de recherche
Les études universitaires se terminent en principe en quatre ans (délai rarement tenu) par des examens en thème, version et dissertation et la soutenance d'un mémoire. La majorité des mémoires portent sur des sujets associant des phénomènes français et estoniens. C'est une orientation de notre département, car nous estimons que ce sont les seuls qui permettent de faire des travaux originaux et utiles dans notre contexte. Les thèmes sont variés : comparaison de phénomènes de civilisation (K. Rebane, sur les systèmes pharmaceutiques dans les deux pays ; K. Mauer, sur la ratification par l'Estonie de la Convention sur les droits de l'homme) ou de phénomènes linguistiques (E. Arro, sur la virgule en français et en estonien ; V. Grišakova, sur les équivalents estoniens de la préposition à ; M. Sepp, sur le gérondif en français et en estonien ; M. Amon, sur l'expression de l'apparence en français et en estonien ; T. Relve, sur les décalages sémantiques des mots internationaux en français et en estonien ; T. Sinissaar, sur les anglicismes en français et en estonien ; M. Käsper, sur les cris d'animaux analysés du point de vue du symbolisme phonique). Un mémoire a été consacré à des questions de traduction (A. Ruttik, sur la sémantique de Johannes Aavik). Grâce à des directeurs extérieurs, d'autres thèmes ont pu être abordés (E. Rõuk, sur l'identification de l'auteur des Porcherons, texte du XVIIe siècle).
Depuis 1995, quelques étudiants poursuivent leurs études en vue d'obtenir le titre de magister (équivalent de notre DEA). En 1997-98 sera mis en place un cadre pour des études de doctorat.
La situation en matière d'enseignants
Tiiu Vilimaa, qui avait géré le département pendant la période soviétique, est partie à la retraite au printemps 1994 et n'a pas été remplacée faute de candidats. Juri Jufkin s'est consacré à l'enseignement du français à des étudiants non spécialistes. Actuellement, la structure comprend deux enseignantes à temps plein, Anu Treikelder, qui assure les cours de grammaire et de philologie romane (ancien français), et moi-même. Tiiu Grünthal, qui assure deux fois par an des cours de linguistique depuis 1996, commencera à enseigner sur un poste fixe à l'automne 1997.
Nos enseignements sont complétés par des vacataires divers : enseignants venus de Tallinn (Kaja Sisask, Ilmar Raag, Stéphane Ré et Sophie Chifflet), vacataires sur Tartu (Tanel Lepsoo, Ülo Treikelder, Ülo Siirak, Kaspar Kolk), étudiants diplômés ou avancés (Triinu Relve, Eva Rõuk, Margarita Baskakova, Katre Telliskivi, Marge Käsper, Marek Tamm, Marri Amon).
Un apport inestimable est fourni par des intervenants français, qui viennent pour une période limitée faire des cours intensifs. Très attaché à notre département, Claude Duneton a donné des cours sur le français familier (1995) et sur l'histoire de la chanson française (1996). Il a dirigé un mémoire de fin d'études et dirige actuellement un mémoire de magister. Il faut mentionner aussi Jean-Philippe Lautenbacher, spécialiste de littérature africaine, qui a présenté des cours sur ce sujet, Jean-Luc Moreau, qui a fait un cours intensif de littérature, Jean-Pierre Minaudier, qui a présenté une série de cours sur la France dans le monde entre 1848 et 1980. Ces enseignants sont dans une large mesure des bénévoles, qui n'hésitent pas à venir en Estonie à leurs frais et à faire leurs cours sans rémunération.
Les étudiants jouent un rôle très actif dans le déroulement de leurs études. En décembre 1994, ils ont créé leur association - l'association François Villon -, qui a entrepris la constitution d'une bibliothèque. Celle-ci comprend actuellement un millier de volumes et couvre surtout les domaines des sciences humaines.
Le département dans l'université
L'enseignement de la langue et de la culture françaises est assuré dans le cadre de la faculté de philosophie et de la section de philologie germanique et romane. À l'intérieur de cette section, le français relève de la responsabilité du professeur de philologie classique, Anne Lill, qui a toujours soutenu activement les initiatives du département.
Le premier doyen de la faculté de philosophie après l'indépendance a été le responsable de la chaire d'études finno-ougriennes, Ago Künnap, qui voyait le développement des études françaises avec bienveillance. Mais depuis son remplacement par Jaan Ross (février 1996), ce n'est plus seulement la bienveillance qui caractérise la politique de la faculté : le département de français a trouvé en sa personne un défenseur convaincu et efficace. Il a été le premier à prendre sérieusement en considération l'insuffisance des locaux qui nous sont pour l'instant attribués (une salle qui sert de passage vers un autre amphi) et a multiplié les initiatives, aussi bien auprès de la direction de l'université que de l'ambassade de France, pour améliorer nos conditions de travail.
Les étudiants assurent la présence du français dans les disciplines qu'ils choisissent comme matières mineures. La pénurie de spécialistes connaissant le français est telle dans toutes les disciplines que l'arrivée d'un étudiant maîtrisant la langue est en général très chaleureusement saluée et aboutit parfois à une coopération plus étroite entre les départements. Un bon exemple est le programme d'anthropologie visuelle organisé par Indrek Koff, étudiant de français, en collaboration avec les départements de folklore et d'ethnologie, et dans le cadre duquel une ethnologue et réalisatrice française du CNRS, Nadine Wanono, a assuré en 1995 des cours d'initiation à l'anthropologie visuelle.
Le rôle de l'ambassade de France
L'ambassade de France joue un rôle extrêmement actif dans le développement des études françaises. L'ambassadeur, Jacques Faure (arrivé fin 1994), intervient personnellement auprès des étudiants, à raison d'une conférence par mois en moyenne depuis près d'un an et demi. Il les reçoit tous les ans à la résidence pour clore l'année universitaire et facilite leurs voyages en France. L'image ainsi donnée des autorités françaises et de la France en général est proche et chaleureuse - les étudiants parlent souvent de lui en disant : « notre ambassadeur ».
Cet engagement trouve un relais convaincu dans le travail de l'attaché culturel, Catherine Suard. Depuis son arrivée, au printemps 1995, elle s'est employée sans relâche à soutenir les études françaises : aide à la formation de cadres grâce à des bourses de longue durée ; aide en matière de documentation, avec un budget annuel allant de 5.000 à 10.000 francs pour l'achat de matériel ; subventions à l'association des étudiants de français, qui ont ainsi pu acheter une photocopieuse et compléter la bibliothèque. Catherine Suard a également beaucoup travaillé à la question des locaux.
Grâce à ce travail, les relations entre l'ambassade et l'université ont franchi ces derniers mois un bond qualitatif : l'université ayant obtenu de l'agence de privatisation un bâtiment fort bien situé, elle l'a attribué à la faculté de philosophie, qui a décidé de donner aux études françaises le premier étage (500 m2). L'ambassade a trouvé des fonds (grâce, entre autres, à la fondation Robert Schuman, sollicitée directement par l'ambassadeur) permettant de réhabiliter ces locaux et d'en faire, pour l'automne 1998, un Centre d'études francophones associant l'ensemble des activités liées au français. L'excellence de cette coopération a été sanctionnée par la signature, le 9 avril 1997, d'une convention régissant les relations entre les deux partenaires.
Problèmes actuels et perspectives
Ce développement pose toutefois des problèmes de croissance : l'accueil de nouveaux étudiants tous les ans (au lieu d'une fois tous les deux ans) aggrave les effets de la pénurie d'enseignants, et ce à plusieurs niveaux : premièrement, alors que la stratégie globale de l'université est plutôt de diminuer le nombre d'enseignants que de l'augmenter (en vue d'adapter une structure lourde, conçue pour les besoins de l'URSS, aux nouvelles nécessités), il faut trouver des financements pour créer des postes et engager des vacataires. Cela est d'autant plus nécessaire que le nombre d'étudiants recrutés a progressé plus vite que l'enseignement du français dans le secondaire : de plus en plus, les étudiants reçus au concours présentent des niveaux extrêmement disparates. Enfin, les enseignants potentiels sont tout juste en train de terminer leurs études et ne seront opérationnels que dans un an, au plus tôt. La réponse à ces difficultés viendra en partie de l'ambassade de France, qui recrute pour l'année 1997-98 un stagiaire en maîtrise de français langue étrangère et qui propose à l'un de ses enseignants d'intervenir en civilisation sur le département.
Il est temps de tirer un bilan. Le département d'études françaises, avec ses étudiants, a estimé que la meilleure manière était de rendre publics les résultats de son travail : ils organisent au mois d'octobre 1997 un colloque international intitulé « Contrastes et dialogues », où seront présentés des travaux comparatifs ou portant sur les relations bilatérales dans tous les domaines. Ces travaux devraient donner lieu à la première publication d'une série que nous espérons longue. La période des « pionniers » est en train de s'achever : avec les nouveaux locaux, l'activité du département d'études françaises pourra enfin sortir de l'ère des tâtonnements et trouver une structuration plus stable. Les conditions pour cela semblent être aujourd'hui réunies.