Le magazine Redux (2 allée de Chanteclair, 64600 Anglet) a publié dans son numéro 10 un entretien avec Mikk Rand, réalisateur de films d'animation et organisateur du Kinobuss, un cinéma itinérant qui parcourt chaque été depuis 2001 la campagne estonienne. Avec l'aimable autorisation de Redux, nous reproduisons ci-dessous cet entretien, réalisé par Erwann Lameignère.
Il était une fois un tout petit pays aux confins de l'Europe, fort d'un patrimoine séculaire de cinéma et d'une tradition millénaire de contes et de légendes qui résiste, qui résiste à l'hégémonie bas-de-gamme venant de l'Empire Hollywoodien. Tout un pays ? Non, juste une troupe de réalisateurs et de professeurs de cinéma qui parcourent depuis quelques années déjà leurs terres natales pour aller à la rencontre d'un public friand de toute une production qu'il n'avait jamais vue et dont il se délecte désormais, les beaux soirs d'été, sous les tentes et devant les grands écrans de toile tendue. Ce pays, c'est l'Estonie. Cette troupe de joyeux irréductibles, c'est le Kinobuss. De saunas en lacs à l'eau glacée, le photographe Raphaël Gianneli Meriano a partagé deux saisons durant leur folle et généreuse équipée. Et s'est fait plus d'un ami, parmi lesquels Mikk Rand, jeune réalisateur, producteur, distributeur et véritable promoteur d'un cinéma différent, original et totalement innovant. So ladies and gentlemen, Redux is proud to present : Mikk and the Kinobuss and the Crow and the Mice and all the fairytales from Estonia and around !
Propos recueillis par Erwann Lameignère. Photos Raphaël Gianelli-Meriano.
Comment a commencé l'aventure du Kinobuss ?
Avec beaucoup d'enthousiasme en 2001. Nous pensions que nous pouvions changer quelques éléments stupides du système de distribution des films en Estonie (et personnellement, je pense que nous pouvons toujours le faire). Le plus gros problème était pourquoi ne pouvions-nous pas voir de films estoniens. Parce qu'il y avait, et il y a toujours, un monopole dans la distribution des films, qui ne montre que les films américains grand public. Donc nous sommes partis sur les routes et avons créé notre spectacle autour des films estoniens. En plein air, sous les tentes, et cela a été très populaire. Au départ, il ne s'agissait que d'une manière de promouvoir le patrimoine cinématographique, et maintenant c'est devenu une chaîne de distribution, une courroie de transmission. Kinobuss est d'ores et déjà une marque de fabrique.
Quelles sont les principales différences entre cette édition et les précédentes ?
Parfois, il est difficile d'expliquer ce qu'est le concept du Kinobuss. C'est un distributeur de films, mais avec une mission éducative. Nous organisons des ateliers dans toute l'Estonie, et nous montrons désormais des films internationaux et avons un petit côté « festival ». Désormais, le Kinobuss a développé ce côté international en montrant des films du monde entier pendant le festival d'été et en se déplaçant en dehors des frontières de l'Estonie. Petit à petit, au départ dans les pays voisins (Suède, Finlande, Lettonie), car cela prend du temps. Cela devrait cependant être de plus en plus facile.
Une soirée au KinobussPhoto RGM |
Peux-tu imaginer un Kinobuss encore plus ambitieux, afin que le public européen découvre le cinéma estonien ?
Oui, on peut l'imaginer, mais le public européen veut-il vraiment découvrir le cinéma estonien ? Peut-être une partie de ce public, mais ce n'est pas suffisant pour financer un tel projet. Et d'autre part, Kinobuss ne promeut pas que le cinéma estonien mais tout ce qui peut y être lié, donc également des films étrangers. Mais, c'est vrai, nous avons déjà des idées folles de Kinobuss tout autour de l'Europe. Et dans le futur, il se peut que chaque pays ait son Kinobuss, pour changer sa culture, si du moins la volonté est là.
Où peut-on se procurer des DVD de films estoniens ?
C'est impossible pour l'instant, mais dans six mois, je vous tiendrai au courant, il y aura une belle collection de cinéma estonien en DVD !
Le marché du film en Estonie n'est-il pas limité ?
Le marché en Estonie est suffisamment développé pour faire des téléfilms, mais pas assez pour des films en salles. Alors oui, pour les films en langue estonienne, le marché est trop limité. Mais la question est est-ce que je veux faire des films pour les seuls Estoniens ou pour un public plus large ?
Quels sont les films estoniens que tu préfères ?
Hullumeelsus (Démence) et Nipernaadi de Kaljo Kiisk, Hukkunud alpinisti hotell (L'auberge de l'alpiniste de l'au-delà) de Grigori Kromanov. Ces films sont ceux qui me reviennent tout le temps. Mais les films font partie de ces choses sur lesquelles tu ne peux jamais te prononcer de manière absolue.
Où trouves-tu l'argent pour faire tes films ?
Trouver de l'argent est de loin la principale difficulté que nous rencontrons. En fait, je ne trouve pas l'argent, je réunis des fonds. Je crois aux coproductions entre différents pays et cinéastes. Il y a aussi pas mal de subventions pour conforter les cinéastes. Puis il y a le circuit des banques lorsque le film a rapporté de l'argent. Ou grâce aux pré-ventes. Je pense d'une manière positive, l'argent n'est qu'une part de l'énergie générale qu'il faut pour faire un film. Et de l'énergie, j'en ai !
Mikk RandPhoto RGM |
Peux-tu nous raconter un peu l'histoire de « The Crow and the Mice » ?
The Crow and the Mice est un ancien conte, venant du fin fond de la Sibérie, plus exactement du Kamtchatka. Les souris trouvèrent un jour un phoque et le ramenèrent chez elles. Mais le corbeau leur vola le phoque. Et les souris vont tout entreprendre pour le récupérer. Toute l 'histoire est autour de la nourriture et de la survie dans une région aussi froide et isolée que la Sibérie. Le plus amusant, c'est que les Itelmènes, la nation où ce conte est colporté, se considèrent comme les souris et leur dieu est le corbeau. Donc dans leur croyance, ils se battent contre leur dieu !
Combien de techniques différentes utilises-tu dans « The Crow and the Mice » ?
The Crow and the Mice a été tourné directement sur ordinateur et j'ai principalement utilisé une technique de collages, dont certains comportaient des éléments dessinés par l'ordinateur. J'ai utilisé beaucoup de techniques différentes dans un autre film, Kaerajaan. Étaient incluses dix possibilités d'animation différentes et le résultat a été très avant-gardiste.
À quel type de contes appartient-il ?
Je les appelle les « contes naturels ». Il n'y a pas beaucoup de dramaturgie au sens de celle que nous retrouvons dans les films ou les pièces de théâtre. Les histoires viennent de la vie en tant que naissance et mort, deux des événements les plus normaux qui arrivent à l'être humain. C'est pourquoi ce sont les personnes âgées qui les comprennent le mieux.
Tu es aussi un producteur. Comment travailles-tu avec les autres réalisateurs ?
J'ai commencé à produire parce que j'avais tellement d'idées en tête que je voulais toutes les réaliser. Mais bien sûr je n'avais pas assez de temps, donc j'ai demandé à des amis de les mettre en scène. Pour être honnête, ce n'est pas facile de travailler avec d'autres réalisateurs. J'aimerais parfois commencer la réalisation du film moi-même et après je dérange leur travail... (rires). Non, je ne fais pas ça, mais c'est quand même un peu mon état d'esprit. Ce sont en fait deux métiers différents que je ne veux pas trop mélanger.
Quels sont tes projets en tant que réalisateur et en tant que producteur ?
Pour l'instant, j'achève un documentaire sur le Kinobuss, une voie alternative de distribution cinématographique en Estonie. Le Kinobuss est un événement qui m'enchante à tel point que j'aimerais le faire découvrir à plein de monde autour de la planète ! Je prépare un film en tant que réalisateur à propos d'une fille qui vit dans un conte de fées. Je cherche encore le bon producteur. Les deux projets me tiennent à cœur. Le Kinobuss parce que j'y ai participé les trois dernières années, et le film parce qu'il y a tellement de contes à découvrir venant de contrées différentes que je voudrais moi aussi y aller du mien.